Voir et Entendre

La dernière galerie trendy, un film, un concert, une balade, un happening

La fille qui passe.

Rio de Janeiro, 1962.

Vinicius et Tom, deux cariocas* heureux,  se retrouvent  tous les jours pour siroter une bière, à deux pas de la mer. Confortablement installés à la terrasse du bar Veloso, situé dans une rue passante du quartier bourgeois d’Ipanema, ils regardent passer les filles qui marchent vers la plage. Ils ont le regard qui frise et l’imagination qui déborde comme tous les hommes du monde qui aiment regarder marcher les filles.

Vinicius et Tom sont tous les hommes du monde, mais en mieux. Vinicius de Moraes est poète/parolier et diplomate. Tom, de son nom complet Antonio Carlos Jobim, est compositeur. Depuis peu, Vinicius, Tom et quelques autres, dont Luiz Bonfá, ou encore João Gilberto chanteur et troubadour venu de Bahia, charment  les oreilles des chanceux contemporains avec un nouveau style musical : La Bossa Nova, littéralement la « nouvelle forme ».

La Bossa Nova est un mélange des rythmes traditionnels du « Chorinho » (rythmes gais et syncopés ) et du Jazz américain, influencée aussi, crois le ou pas, par Henri Salvador**. C’est une musique de blancs par opposition à la Samba qui est « nègre, bien nègre dans son cœur »***. Les percussions reines de la samba sont bâillonnées pour ne s’exprimer qu’à travers le doux murmure des balais sur la caisse claire et la guitare devient la reine de la fête. Mais la Bossa Nova est surtout la bande son de cette époque tranquille et insouciante et nous propulse sur une plage, la peau dorée caressée par le soleil descendant. Non loin un inconnu  gratte une guitare en fredonnant. On rêve et on s’abandonne.

Extrait du film italien Copacabana Palace (1962). Luiz Bonfá, Jão Gilberto et Tom Jobim. « Canção do Mar »

Certains, un peu aigris, trouvent alors que la Bossa Nova est une musique facile pour chanteurs médiocres. João Gilberto,   leur répond avec une la chanson « Desafinado » (en français désaccordé). Écoute-la, tu me diras si João chante faux (si ça t’amuse, lis les paroles de la chanson en bas de page****). En plus, Selon les experts, la Bossa Nova est tout sauf une musique facile. Les harmonies sont complexes et les arrangements très sophistiqués. L’inconnu qui gratte sa guitare non loin sur la plage a beaucoup travaillé ses gammes.

João Gilberto « Desafinado » 1962.

En 1962, Vinicius de Moraes et Tom Jobim sont au sommet de la gloire. Ils viennent de donner vie à « Orfeu da Conceiçao », une adaptation musicale de la pièce Orphée et Eurydice présentée au Théâtre Municipal de Rio avec un succès retentissant et adaptée au cinéma par le réalisateur français Marcel Camus sous le titre d’Orfeu Negro. Le film a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1959 et l’Oscar du meilleur film étranger en 1960.

Extraits du Film Orfeu Negro –  Marcel Camus. 1959.

Musique composée par Antonio Carlos Jobim et Luiz Bonfá

Ce jour là de 1962, les deux compères attablés,  parlent d’une chanson écrite par Vinicius: « a menina que passa » (la fille qui passe) dont il n’est pas franchement satisfait. C’est l’histoire d’une fille qui passe. Justement, là, devant eux, passe une fille d’Ipanema qui marche vers la plage avec un déhanché  plus beau qu’un poème »*****. Vinicius et Tom sont inspirés. La magie agit et la « menina que passa »  subit quelques transformations heureuses pour devenir la « Garota de Ipanema » (la gamine d’Ipanema), un des plus grands hits de tous les temps.

 

Tom Jobim et Vinicius de Moraes en 1962

Bar Veloso Rio de Janeiro. Le bar a depuis été rebaptisé ‘Garota de Ipanema’

 

C’est un passage par les Etats Unis qui donne à la chanson sa dimension intersidérale et catapulte la Bossa Nova sur le devant de la scène musicale mondiale.

Le jazz américain dans sa forme classique est alors en pleine crise créative et commerciale, le Rock & Roll le talonne et les jazzmen sont en quête de nouveaux rythmes. Stan Getz, saxophoniste de renom, est le premier à introduire des rythmes de Bossa Nova dans ses compositions. En 1962 il sort deux albums de Jazz/bossa Nova : Jazz Samba et Big Band Bossa Nova. En 1963 il invite Tom Jobim et João Gilberto à New York pour enregistrer un album sous le label « Verve ».

La « garota de ipanema »  fait partie des titres enregistrés pour l’album Getz/Gilberto et devient  « The girl from Ipanema« ,  un trio magique. João Gilberto qui sussure en portugais, Astrud Gilberto, la femme de João, qui murmure en anglais (sur les paroles adaptées par Norman Gimbel) le tout bercé par groove feutré du saxo de Stan Getz.

A droite de la photo Astrud Gilberto, João Gilberto et Stan Getz.

 

João Gilberto pose sa voix sur les toutes premières notes de la chanson, comme s’il sifflotait insouciant le nez au vent.  Il aperçoit cette fille si jolie qui ondule  vers la mer et il chante comme s’il se parlait à lui même, « regarde cette fille ». Il la connaît, il la voit passer souvent. Il sait qu’elle habite dans le coin « elle est bronzée par le soleil d’Ipanema ». Cette fille est la plus belle chose qu’il ait jamais vue passer. Puis, il revient à la réalité.  Il soupire « aaaaah », il est seul, il est triste,  la fille est totalement hors de sa portée, inaccessible. Cette fille est d’autant plus charmante qu’elle n’est pas consciente de l’effet qu’elle provoque. « si elle savait que quand elle passe, le monde sourit et s’emplit de grâce et devient plus beau grâce à l’amour ».

Astrud Gilberto prend le relais.  Elle voit la fille passer, mais elle voit aussi le garçon qui la regarde. Elle apporte plus de précisions à la description de la fille. Elle est grande, jeune et bronzée. Elle voit aussi qu’il n’y pas que ce garçon transi d’amour qui la regarde, tout le monde regarde passer cette fille et tout le monde soupire sur son passage ‘aaaah’, (each one she passes goes aaaaah). Elle balance comme une samba douce et tranquille pour rappeler au monde que cette histoire se passe au Brésil au cas où certains incultes auraient pu croire que c’était encore une chanson latino de plus. Puis elle nous parle du garçon triste, et João soupire pour nous rappeler que c’est lui le garçon triste. Il est triste parce qu’il ne sait pas comment lui dire qu’il l’aime. Il lui donnerait volontiers son cœur, mais tous les jours quand elle marche vers la plage elle regarde droit devant elle et ne le voit pas. Il lui sourit, mais elle ne voit pas. Pourquoi ne le voit-elle pas ? L’histoire ne le dit pas.

Astrud chante par hasard. Elle était juste venue pour accompagner son mari (qu’elle va bientôt quitter pour Stan Getz, mais c’est pas le sujet). Son tout premier enregistrement devient le disque de jazz le plus vendu au monde, mais aussi un succès populaire étourissant. En 1965, l’album Getz/Gilberto reçoit le Grammy Award du meilleur Album . « The girl from Ipanema » reçoit la même année le prix du Disque de l’année (Record of the Year).

Le garçon décrit dans la chanson pourrait être n’importe quel amoureux transi, mais la fille, elle, n’est pas n’importe quelle fille. C’est Heloisa Pinheiro, dite Helô, une « it girl » de l’époque, elle est grande (1,73m), elle est jeune (17 ans), elle est bronzée et elle fait tourner les têtes. Son identité fut révélée dans une interview de Vinicius de Moraes quelques mois après la sortie du disque.  Vinicius, un dragueur invétéré la demande même en mariage. Elle refuse poliment, elle est déjà fiancée. En 50 ans la gamine d’Ipanema est devenue muse éternelle. Elle a aussi été mannequin, animatrice télé et créatrice de mode. Devine comment s’appelle sa marque de vêtements de plage ? A 70 ans passés, elle reste une icône de la ville et se fait arrêter dans la rue à chaque fois qu’elle sort. Elle a même porté la flamme olympique  jusqu’à la plage d’Ipanema lors des J.O. de Rio de 2016. Pendant la cérémonie d’ouverture des J.O. d’ailleurs, Daniel Jobim, petit fils de Tom Jobim, a repris  la chanson au piano pendant que Gisele Bündchen, autre garota brésilienne bien connue traversait le stade olympique en ondulant.

Helô Pinheiro, Muse éternelle.

 

« The Girl From Ipanema » a été reprise plus de 600 fois, deuxième chanson la plus reprise au monde après « yesterday » des Beatles. Comble du succès,  elle est devenue le number one hit des musiques d’ascenseur.

En 2005, « The Girl From Ipanema » a intégré le classement des 50 grandes œuvres musicales de l’humanité de la Bibliothèque du Congrès national nord américain.

Il y a des choses qui rendent le monde plus beau, « The Girl From Ipanema » en est une.

 

*nom porté par les habitants de Rio de Janeiro.

** Henri Salvador, Dans mon île – 1958

 

*** Paroles de la chanson de  » Samba Saravah » de Pierre Barouh

****Desafinado – João Gilberto

Se você disser que eu desafino amor / Si tu dis que je change faux
Saiba que isso em mim provoca imensa dor / Sache que cela provoque en moi une immense douleur
São privilegiados têm ouvido igual ao seu / Tu es privilégié d’avoir une oreille aussi fine
Eu possuo apenas o que Deus me deu / Moi je ne possède que ce que Dieu m’a donné
Se você insiste em classificar / si tu insistes pour définir
Meu comportamento de anti-musical / mon comportement d’anti musical
Eu mesmo mentindo devo argumentar / Même si je mens, je dois argumenter
Que isto bossa-nova, isto muito natural / que c’est de la bossa nova et que c’est très naturel
O que você no sabe nem sequer pressente / ce que tu ignores et que tu ne pressens même pas
Que os desafinados tambêm têm um coração / c’est que ceux qui chantent faux ont aussi un cœur
Fotografei você na minha Roleiflex / J’ai pris une photo de toi avec mon Roleiflex
Revelou-se a sua enorme ingratido / elle a révélé ton énorme ingratitude
Só no poder falar assim do meu amor / tu ne peux pas parler comme ça de mon amour
Este o maior que você pode encontrar / c’est le plus grand amour que tu trouveras jamais
Você com sua musica esqueceu o principal / toi, avec ta musique tu as oublié le plus important
Que no peito dos desafinados / que dans le cœur de ceux qui chantent faux
No fundo do peito bate calado / au plus profond du cœur bat doucement
Que no peito dos desafinados / que dans le cœur de ceux qui chantent faux
Tambêm bate um coração / aussi bat un cœur.
*****
Olha que coisa mais linda / Regarde cette chose si jolie
Mais cheia de graça / si pleine de grâce
É ela a menina que vem e que passa / c’est elle la fille qui va et qui passe
Num doce balanço a caminho do mar / en ondulant doucement sur le chemin de la plage
Moça do corpo dourado do sol de Ipanema / Jeune fille au corps bronzé par le soleil d’Ipanema
O seu balançado é mais que um poema / Son déhanché est plus qu’un poème
É a coisa mais linda que eu já vi passar / c’est la plus belle chose que j’ai jamais vue passer
Ah, por que estou tão sózinho? / ah pourquoi suis-je si seul ?
Ah, por que tudo é tão triste? / Ah pourquoi tout est si triste ?
Ah, a beleza que existe / La beauté qui existe
A beleza que não é só minha / La beauté qui n’est pas qu’à moi
Que também passa sozinha / qui passe aussi seule
Ah, se ela soubesse / Ah si elle savait
Que quando ela passa / que quand elle passe
O mundo sorrindo se enche de graça / le monde sourit et s’emplit de grâce
E fica mais lindo por causa do amor / Et devient plus beau grâce à l’amour
Tall and tan and young and lovely / Grande et bronzée et jeune et jolie
The girl from Ipanema goes walking / La fille d’Ipanema marche
And when she passes / Et quand elle passe
Each one she passes goes « ah! » / tous ceux qu’elle croise font « Ah! »
When she walks she’s like a samba that / Quand elle marche c’est comme une samba
Swings so cool and sways so gently / Qui swingue doucement et tranquillement
That when she passes / Quand elle passe
Each one she passes goes « ah! » / tous ceux qu’elle croise font « ah! »
Oh, but he watches her so sadly / oh mais lui la regarde tristement
How can he tell her he loves her? / comment peut il lui dire qu’il l’aime
Yes, he would give his heart gladly / oui, il donnerait volontiers son cœur
But each day when she walks to the sea / mais chaque jour quand elle marche vers la plage
She looks straight ahead not at him / elle regarde droit devant elle et ne le voit pasTall and tan and young and lovely / grande et bronzée et jeune et jolie
The girl from Ipanema goes walking / la fille d’ipanema marche
And when she passes he smiles / et quand elle passe il sourit
But she doesn’t see / mais elle ne le voit pas

Reprise d’Amy Winehouse

Reprise d’Ella Fitzgerald – The girl devient the boy.

Frank Sinatra la clope à la main, accompagné par Tom Jobim.

 

Publicités

Quand la ville parle.

Si tu vas à Rio, c’est bien connu, n’oublie pas de monter là haut.

Mais si tu vas à São Paulo, c’est moins connu, n’oublie pas de regarder là haut.

Tu y verras l’expression d’une ville fascinante : les pixos (prononcé Picho).

        

Source : Pixação: São Paulo Signature, François Chastanet

São Paulo est une ville titanesque, la plus grande d’Amérique latine et une des 5 plus peuplées du monde. 20 millions de personnes y vivent plus ou moins bien car comme dans toute mégalopole qui se respecte les plus grandes richesses côtoient la plus grande misère. São Paulo est une ville belle et dangereuse, ultra dynamique et désœuvrée, forêt de béton et d’arbres exubérants, São Paulo vibre et palpite et São Paulo parle.

C’est ce langage qui a retenu ton attention. Au premier regard tu as pensé que des sauvageons avaient salement taggé les immeubles et au deuxième tu t’es dit qu’il y avait une harmonie dans tous ces tags, une unité, comme s’ils se répondaient d’un immeuble à l’autre. Tu as vu ce qui ressemble à des lettres étranges qui occupent toute la surface disponible et visible d’un immeuble. Ce sont les pixos.

Les pixos sont des tags nés à São Paulo, ils sont l’identité de la ville,  la fierté de sa sous culture. D’ailleurs pixo (avec un x) vient de Pichação, qui littéralement signifie tag, (en anglais, étiquette) inscription réalisée à la va vite sur un mur, avec de la peinture difficilement effaçable.  Le pixo, avec un x, est le tag de São Paulo. Il s’est aujourd’hui répandu dans d’autres grands centres urbains du Brésil, comme Rio de Janeiro ou Belo Horizonte.

 

source: ardepixo.com.br

Le mouvement est né dans les années 80. Après les messages de contestation politique qui envahissaient les murs pendant les années de la dictature, sont apparues  sur les façades des immeubles des lettres étranges. Inspirées des lettres runiques et gothiques, lettres antiques des peuples barbares du nord de l’Europe  elles étaient utilisées à l’époque par les groupes de Hard Rock, d’autres barbares : KISS et Iron Maiden par exemple.  Tu n’associes pas forcément le Brésil au Hard Rock mais tu as tort, souviens-toi du succès international du groupe Sepultura !

Comme l’univers musical qui l’inspire, le langage du pixo est  binaire : une seule couleur, noir, blanc ou rouge, et des signatures, comme des logos. Contrairement aux tags de contestation politique qui véhiculent un message, le pixo est une expression artistique pure. Il est la signature du pixador qui met beaucoup de cœur dans le processus de création de son identité visuelle.

Exemple de pixosSource : Pixação: São Paulo Signature, François Chastanet

Ce n’est pas tant la signification qui importe mais bien plus le tracé et le mouvement qui sont essentiels.  Rien n’est improvisé, la façade est considérée comme une feuille blanche à l’échelle de la ville. L’interlettrage est rigoureux, le but est d’occuper l’espace au maximum quel que soit le nombre de lettres à caser. Individuellement c’est sans intérêt, c’est dans l’immensité de la ville qu’il faut regarder. Les pixos suivent les lignes verticales de la ville comme si São Paulo était un cahier de calligraphie et à l’époque du tout clavier, des lettres tracées à la main sont les derniers vestiges de cet art ancestral.

photo:  Choque, Revista Piaui.

La performance compte autant que la signature. Il y a une hiérarchie dans le pixo : Le pixo « de sol », celui « de fenêtre » et celui du « pic » ou « escalade », le plus périlleux. Parfois la bombe est tenue à bout de bras, parfois c’est un rouleau avec manche télescopique manipulé la tête en bas pendu par les pieds au toit d’un immeuble. Plus c’est haut et donc dangereux, plus c’est bon.  A l’adrénaline de l’escalade s’ajoute celle de l’interdit, car évidemment, c’est totalement illégal.

   « Rolê de chão », au sol, la plus ancienne technique du pixo. photo:  Choque, Revista Piaui.

« pes nas costas », pieds sur les épaules. photo:  Choque, Revista Piaui.

« janela de predio »  technique de la fenêtre. photo:  Choque, Revista Piaui.

« Topo de predio » sommet de l’immeuble. photo:  Choque, Revista Piaui.

Le pixo en tant que tel n’a donc aucune signification littérale mais il est le langage de tout un peuple, celui de la périphérie. Ce sont ceux qui n’ont rien, les habitants des favelas, relégués loin du centre urbain riche et dynamique,  qui revendiquent leur existence. Ils marquent le territoire, s’approprient l’espace, de préférence l’espace bourgeois du centre ville et les immeubles les plus visibles ou emblématiques. Le pixo est visuellement agressif et ne cache pas sa volonté de dégrader le paysage urbain. C’est un mouvement énervé, violent, dangereux mais aussi un mouvement de libération de la parole et de reconnaissance sociale. Le pixador fait partie d’un Crew, d’une équipe. Il a des frères et des sœurs, parce que oui, il y a des filles et ensemble ils accomplissent leur mission. Le pixo n’est pas une activité pour loup solitaire, mais plutôt pour meute solidaire. Il faut pouvoir compter sur ses potes pour faire des pyramides humaines et atteindre les sommets. Les pixadores se retrouvent régulièrement lors de grandes fêtes underground, animées par des éminences du hip hop brésilien telles que Mano Brown des Racionais MCs (le Hard Rock c’est has been même au Brésil) . Ce ne sont pas des enfants de cœur, bien sûr, mais en plus de la maconha (herbe locale), ils font tourner des feuilles A4 avec leurs signatures qui sont précieusement archivées dans des classeurs. Ces feuilles sont des documents historiques,  la preuve de l’existence du pixo qui par définition est voué à disparaitre du mur.

Invitation à une fête de pixadores.

Le pixador Djan montre son classeur.

preciosa

Preciosa, pixadora, en pleine action.

Dans ces grands rassemblements on évoque les anciens des années 90, les héros. Entre autres, #DI# (le # est d’époque, comme quoi #DI# était un précurseur). Il est mort maintenant (tué par balle en 1997 dans les chiottes d’une boite de nuit) mais il laissé son empreinte pour la postérité en écrivant son nom sur un des bâtiments les plus emblématiques de la ville: « le Conjunto Nacional » sur la très centrale et très passante Avenida Paulista. En 2016, une galerie huppée de la ville lui a consacré une exposition. Évidemment il s’agit de photos, les pixos sont indissociables des murs sur lesquels ils sont griffés. D’ailleurs quand certains pixadores collaborent avec de grands marques pour vendre des t-shirts ils font attention à bien différencier une activité commerciale (il faut bien bouffer) d’une activité artistique et ne manquent pas de souligner que lorsque le pixo n’est pas sur le mur il perd immédiatement son statut de pixo.

Coupure de journal de l’époque. Pour la petite histoire, c’est #DI# lui même qui avait téléphoné au journal se faisant passer pour un voisin indigné.

João Doria, récemment élu préfet de la ville est en croisade contre les pixadores. C’est bien plus facile de repeindre un mur que d’améliorer le système d’éducation ou de santé, et en plus ça se voit. D’abord il a classifié les pixadores en deux catégories : les graffeurs qui font de l’art, et les pixadores qui ne sont que des vandales.  Les premiers ont le droit d’exercer leur art dans certaines rues attitrées, les seconds sont pourchassés dans relâche.  Les pixadores ricanent :  rien ne les excite plus que l’interdit et en plus ils sont maintenant porteurs du message de toute une ville, voire de tout un pays : dehors les politiciens corrompus ! Le pixo évolue, ou plutôt renoue avec ses racines : des messages lisibles de contestation politique sont désormais juxtaposés au pixo.

 

Source : Vaidepe.com.br

Aux États Unis et en Europe, le tag disparaît et le Graph ressurgit dans des galeries d’art spécialisées, mais à São Paulo, le pixo a encore de beaux jours devant lui.

São Paulo, capital da pixação. Promenade à bord d’un drone dans les rues de São Paulo réalisée par le collectif Ardepixo.

Maintenant, Art ou Vandalisme ? C’est à toi de voir. Tu peux réfléchir à la question en regardant le clip de Racionais Mcs (avec une spéciale dédicace à la jolie vendeuse minute 6:02).

 

Sources :

Pixação: São Paulo Signature, françois Chastanet, XGpress

The Guardian : Pixação : The story behind São Paulo angry alternative to Graffiti

PIXO, Documentaire de 2010 de João Wainer et Roberto T. Oliveira

www.ardepixo.com.br Collectif visant à promouvoir la connaissance du pixo

Toute la vie sera pareille à ce matin

Le frimas caresse mes doigts de pieds.

Les feuilles dorées contrastent joliment dans le ciel bleu azur. Je traverse la rue pour marcher du côté du soleil, je rêve de feu de cheminée, de couette douillette et de lumière rasante. J’entends des chansons douces et un peu tristes.

L’automne est là et l’automne est d’autant plus beau que l’été a été chaud.

Je vais mettre des chaussettes.

otoño

Photo : Sanjay Patel

Rodriguez, Sandrevan Lullaby

Loin des clichés – Mapuche de Caryl Ferey

Patagonie, fin du 19ème.

Les carabiniers s’emparent à gros coups de fusils des terres ancestrales des autochtones pour agrandir leur territoire et enrichir l’Argentine alors en pleine expansion. Ils chassent, dépossèdent, exterminent. Les Mapuche installés depuis des siècles, sont forcés de fuir, de franchir les montagnes vers le Chili ou d’adopter les lois de l’oppresseur et de renier leurs racines, leur histoire. Jana est Mapuche.

Buenos Aires, 1978,

Une Ford Falcon verte, sans plaque roule lentement dans les rues de San Telmo. Elle s’arrête, deux hommes en descendent et s’emparent d’un frère et d’une sœur adolescents, innocents dont le seul crime apparent est d’avoir un père poète. La dictature militaire sévit depuis 2 ans et les disparus ne reviennent jamais. Sauf Ruben. Il fait partie des quelques uns relâchés pour raconter l’horreur, rendre la menace réelle pour ceux qui seraient encore tentés par des actes de rébellion ou de subversion. Mais Ruben reste muet, il cadenasse au plus profond de son âme tout de l’abomination, de l’horreur et des conditions de disparition de sa petite sœur et de son père.

Buenos Aires, 2012.

Jana est devenue sculptrice. Elle survit dans un squat. Loin de « l’exemple argentin », elle vit dans un monde d’indigents, de cartoneros, tous victimes de la crise TOTALE de 2001. C’est dans ce nulle part de misère qu’elle rencontre Paula/Miguel, travelo qui jongle entre les auditions pour les revues fantasques, le tapin sur les docks du port de la Boca et la blanchisserie familiale ou croupit sa mère folle à lier.

Ruben est devenu détective privé, il traque sans relâche les tortionnaires de la dictature  pour le compte des mères de la place de mai, les mères des disparus, des 30 000 qui ne sont jamais revenus.

La mort violente de Luz partenaire de tapin de Paula va embarquer les héros écorchés de ce roman noir, et nous pauvres lecteurs avec, des bas fonds de Buenos Aires, aux contreforts des Andes, en passant par le Delta du Tigre, dans la spirale de l’histoire la plus sombre de l’Argentine.

Caryl Ferey nous malmène. Son style énergique, honnête et ultra violent décrit les disparitions, les enfants des disparus adoptés illégalement par leurs tortionnaires, les corps balancés des avions dans le Rio, mais aussi les plaies laissées béantes par les drames successifs de l’argentine: les crises économiques, la corruption, le mensonge, l’oubli. Il nous rappelle que la violence de l’homme ne connait pas de limites.

En refermant le livre après 24h d’une lecture affamée, j’ai ouvert les yeux. L’Argentine de Jana, Paula, et Ruben,  celle des routes défoncées, des gamins loqueteux, celle des victimes des conquistadors, ou des politiciens véreux,  la brutale réalité, celle qui dément les clichés, loin très loin du polo ou des terrasses de Palermo, je ne l’avais pas vue. Et pourtant, j’ai pu croiser Jana, Ruben ou Paula dans un café de San Telmo ou sur la 9 de Julio.

Mes copines de la sortie de l’école ont vécu la dictature et toute son horreur. Personne n’en parle. Et pourtant en les regardant je me demande combien d’entre elles ont connu un de ceux qui  ne sont jamais revenus. Si elles se demandent parfois si elles sont bien les enfants de leurs parents?

mapuche

Mapuche a reçu le prix du meilleur polar 2012 attribué par le magazine Lire.

Caryl Férey vit à Paris. Après s’être aventuré en Nouvelle-Zélande, avec Haka et Utu, puis en Afrique du Sud avec Zulu, dix fois primé et traduit en dix langues, il fait, avec Mapuche, ses premiers pas sur le continent sud-américain.

Mapuche, Serie Noire, Gallimard, 2012.

Seriously ?

Après This is Bombay Baby, This is Paris Baby et This is BA Baby, et à la demande générale (elle se reconnaîtra),

Ladies and Gentlemen introducing :

THIS IS ART BABY, A very successful art Blog qui regroupe toutes les choses intéressantes que j’ai pu écrire sur la peinture, la photo ou la sculpture et surtout que j’ai l’intention d’écrire quand j’aurais enfin choisi la couleur de mon vernis à ongles.

Pour l’occasion j’ai rencontré Eliseo, un bel argentin photographe gaucho qui fait aimer l’Argentine rurale et Patagone.

Babies, Enjoy !

Color Block

Pour certains c’est le printemps, les arbres fleurissent. La terre se réveille (je m’adresse là à mon lectorat paysan qui se reconnaîtra), les balcons urbains dégueulent du vert,  du rose et du blanc. Les jours rallongent, les jupes raccourcissent et les doigts de pieds s’épanouissent*.

Les autres sortent les chaussettes (ils se reconnaîtront aussi).

Avec Beatriz Milhazes, c’est le printemps tout le temps. C’est le flower power dans ta face et la bossa nova dans tes oreilles.

Beatriz est une artiste brésilienne née à Rio en 1960. Il paraît que les expériences de la petite enfance nous marquent à jamais. Dans son cas c’est l’explosion des swinging 60’s.
Ses toiles sont un enchevêtrement de couleurs et de formes psychédéliques qui respirent l’innocence. On pourrait croire à un délire psychotrope, mais au contraire, rien n’est spontané. Beatriz, artiste cérébrale,  s’applique à utiliser une technique longue et compliquée pour obtenir le résultat rêvé.

Elle commence par peindre sur des formes en plastique transparentes, puis les arrange et les colle comme une décalcomanie. Chaque fragment rejoint son voisin pour créer une image globale lisse, sans relief. Pas de découpage de plans, tout est au premier plan. Tout mérite notre attention complète et sans partage. Chaque détail est une invitation à la « tropicalité » et à l’infini. Elle même le dit, ses œuvres ne sont jamais abouties.

Contrairement à d’autres artistes qui entretiennent le mystère, Beatriz Milhazes explique à qui veut l’entendre sa technique laborieuse et ouvre volontiers les portes de son atelier et de ses inspirations. Tu ne seras pas étonné d’apprendre que Paul Gauguin ou  Christian Lacroix sont certaines de ses sources inépuisables. Elle parle aussi de Mondrian, c’est moins évident. Mais là aussi, le travail presque scientifique de Mondrian (comme celui de Beatriz) dans la structure de la toile, dans son organisation,  ne saute pas aux yeux du spectateur non averti qui peut penser dans un moment d’égarement ‘pff, moi aussi j’peux le faire – file moi juste une règle et un compas ‘. Et pourtant chaque toile est un projet architectural, un procédé méticuleux, qui comme la construction d’un bâtiment, d’un moucharabié,  demande du temps et de l’énergie.

L’environnement immédiat de Beatriz est aussi très présent dans son travail. Elle vit à 10 mètres du jardin botanique de Rio de Janeiro, une ville sans saison où les arbres sont toujours en fleurs et les perroquets en couleurs. Ne la range pas avec les naturalistes, elle n’aimerait pas ça. Bien sûr on trouve des fleurs dans ses créations mais elles deviennent rosaces et formes géométriques dès qu’elles sont mêlées aux lignes et aux spirales. Même si elle passe beaucoup de temps hors du brésil, notamment à New York ou à Londres, et elle reste une ‘girl from Ipanema’ et les spirales qui longent la plage font danser son imagination à chaque instant.  Beatriz Milhazes peint l’abstrait. Et la joie.

photo: Sanjay Patel – Malba, Buenos Aires

Summer Love (2010) by Beatriz Milhazes, via Fondation Beyeler

source: theartreference.blogspot.com.ar

et pour les oreilles (et la joie)

Beatriz Milhazes est exposée en ce moment et jusqu’au 19 novembre au Malba en ce moment à Buenos Aires. Ses œuvres sont présentes dans les collections permanentes du MOMA, du MET, du Guggenheim et du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia de Madrid.

*Lecteur parisien sous la pluie, ne meure pas de jalousie, les tongues sont encore au placard, le soleil radieux de Buenos Aires est une vieille arnaque, une publicité mensongère. Il pleut, 2 jours sur 3.

Abre los ojos

Ouvre les yeux et regarde ‘El secreto de sus ojos’*.

Je sais, je ne suis pas en avance, ce film argentin a eu l’oscar du meilleur film étranger en 2010, mais je ne suis pas encore invitée aux avant premières. Bientôt.

Ricardo Darin et Soledad Villamil ont des yeux, mais des yeux. Et le réalisateur, Juan José Campanella,  les filme intensément, tellement, que tu entends ce qu’ils disent: l’Amour avec  la voix qui tremble.

Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi, un meurtre horrible, l’histoire d’amour d’une vie, des vies frustrées, des trains qui partent, un homme qui écrit l’histoire de sa vie pour tenter de prendre son destin en main, l’Argentine des années 70 avec ses méthodes gouvernementales délirantes et un plan séquence* magique de 5 minutes dans un stade de foot, on est en Argentine ne l’oublions pas,  qui mérite à lui seul l’oscar.

* Dans ses yeux en français.

Co production hispano-argentine de 2009. Réalisé par Juan José Campanella.

El secreto de sus ojos (The secret in there eyes) met en scène Ricardo Darin, monstre sacré du cinéma argentin et Soledad Villamil, actrice et chanteuse argentine au talent reconnu.

Le film gagne l’oscar du meilleur film étranger en 2010 et le prix Goya du meilleur film étranger en langue espagnole la même année.

* Je ne peux pas résister : le plan séquence qui a remplacé dans mon cœur celui de Gangs of New York. Évidemment, on ne peut pas passer d’un plan à 300 m d’altitude au dessus d’un stade de foot, à une poursuite caméra à l’épaule dans le labyrinthe du stade sans un peu de montage, mais on veut pas savoir. C’est ça la magie.