La fille qui passe.

Rio de Janeiro, 1962.

Vinicius et Tom, deux cariocas* heureux,  se retrouvent  tous les jours pour siroter une bière, à deux pas de la mer. Confortablement installés à la terrasse du bar Veloso, situé dans une rue passante du quartier bourgeois d’Ipanema, ils regardent passer les filles qui marchent vers la plage. Ils ont le regard qui frise et l’imagination qui déborde comme tous les hommes du monde qui aiment regarder marcher les filles.

Vinicius et Tom sont tous les hommes du monde, mais en mieux. Vinicius de Moraes est poète/parolier et diplomate. Tom, de son nom complet Antonio Carlos Jobim, est compositeur. Depuis peu, Vinicius, Tom et quelques autres, dont Luiz Bonfá, ou encore João Gilberto chanteur et troubadour venu de Bahia, charment  les oreilles des chanceux contemporains avec un nouveau style musical : La Bossa Nova, littéralement la « nouvelle forme ».

La Bossa Nova est un mélange des rythmes traditionnels du « Chorinho » (rythmes gais et syncopés ) et du Jazz américain, influencée aussi, crois le ou pas, par Henri Salvador**. C’est une musique de blancs par opposition à la Samba qui est « nègre, bien nègre dans son cœur »***. Les percussions reines de la samba sont bâillonnées pour ne s’exprimer qu’à travers le doux murmure des balais sur la caisse claire et la guitare devient la reine de la fête. Mais la Bossa Nova est surtout la bande son de cette époque tranquille et insouciante et nous propulse sur une plage, la peau dorée caressée par le soleil descendant. Non loin un inconnu  gratte une guitare en fredonnant. On rêve et on s’abandonne.

Extrait du film italien Copacabana Palace (1962). Luiz Bonfá, Jão Gilberto et Tom Jobim. « Canção do Mar »

Certains, un peu aigris, trouvent alors que la Bossa Nova est une musique facile pour chanteurs médiocres. João Gilberto,   leur répond avec une la chanson « Desafinado » (en français désaccordé). Écoute-la, tu me diras si João chante faux (si ça t’amuse, lis les paroles de la chanson en bas de page****). En plus, Selon les experts, la Bossa Nova est tout sauf une musique facile. Les harmonies sont complexes et les arrangements très sophistiqués. L’inconnu qui gratte sa guitare non loin sur la plage a beaucoup travaillé ses gammes.

João Gilberto « Desafinado » 1962.

En 1962, Vinicius de Moraes et Tom Jobim sont au sommet de la gloire. Ils viennent de donner vie à « Orfeu da Conceiçao », une adaptation musicale de la pièce Orphée et Eurydice présentée au Théâtre Municipal de Rio avec un succès retentissant et adaptée au cinéma par le réalisateur français Marcel Camus sous le titre d’Orfeu Negro. Le film a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1959 et l’Oscar du meilleur film étranger en 1960.

Extraits du Film Orfeu Negro –  Marcel Camus. 1959.

Musique composée par Antonio Carlos Jobim et Luiz Bonfá

Ce jour là de 1962, les deux compères attablés,  parlent d’une chanson écrite par Vinicius: « a menina que passa » (la fille qui passe) dont il n’est pas franchement satisfait. C’est l’histoire d’une fille qui passe. Justement, là, devant eux, passe une fille d’Ipanema qui marche vers la plage avec un déhanché  plus beau qu’un poème »*****. Vinicius et Tom sont inspirés. La magie agit et la « menina que passa »  subit quelques transformations heureuses pour devenir la « Garota de Ipanema » (la gamine d’Ipanema), un des plus grands hits de tous les temps.

 

Tom Jobim et Vinicius de Moraes en 1962

Bar Veloso Rio de Janeiro. Le bar a depuis été rebaptisé ‘Garota de Ipanema’

 

C’est un passage par les Etats Unis qui donne à la chanson sa dimension intersidérale et catapulte la Bossa Nova sur le devant de la scène musicale mondiale.

Le jazz américain dans sa forme classique est alors en pleine crise créative et commerciale, le Rock & Roll le talonne et les jazzmen sont en quête de nouveaux rythmes. Stan Getz, saxophoniste de renom, est le premier à introduire des rythmes de Bossa Nova dans ses compositions. En 1962 il sort deux albums de Jazz/bossa Nova : Jazz Samba et Big Band Bossa Nova. En 1963 il invite Tom Jobim et João Gilberto à New York pour enregistrer un album sous le label « Verve ».

La « garota de ipanema »  fait partie des titres enregistrés pour l’album Getz/Gilberto et devient  « The girl from Ipanema« ,  un trio magique. João Gilberto qui sussure en portugais, Astrud Gilberto, la femme de João, qui murmure en anglais (sur les paroles adaptées par Norman Gimbel) le tout bercé par groove feutré du saxo de Stan Getz.

A droite de la photo Astrud Gilberto, João Gilberto et Stan Getz.

 

João Gilberto pose sa voix sur les toutes premières notes de la chanson, comme s’il sifflotait insouciant le nez au vent.  Il aperçoit cette fille si jolie qui ondule  vers la mer et il chante comme s’il se parlait à lui même, « regarde cette fille ». Il la connaît, il la voit passer souvent. Il sait qu’elle habite dans le coin « elle est bronzée par le soleil d’Ipanema ». Cette fille est la plus belle chose qu’il ait jamais vue passer. Puis, il revient à la réalité.  Il soupire « aaaaah », il est seul, il est triste,  la fille est totalement hors de sa portée, inaccessible. Cette fille est d’autant plus charmante qu’elle n’est pas consciente de l’effet qu’elle provoque. « si elle savait que quand elle passe, le monde sourit et s’emplit de grâce et devient plus beau grâce à l’amour ».

Astrud Gilberto prend le relais.  Elle voit la fille passer, mais elle voit aussi le garçon qui la regarde. Elle apporte plus de précisions à la description de la fille. Elle est grande, jeune et bronzée. Elle voit aussi qu’il n’y pas que ce garçon transi d’amour qui la regarde, tout le monde regarde passer cette fille et tout le monde soupire sur son passage ‘aaaah’, (each one she passes goes aaaaah). Elle balance comme une samba douce et tranquille pour rappeler au monde que cette histoire se passe au Brésil au cas où certains incultes auraient pu croire que c’était encore une chanson latino de plus. Puis elle nous parle du garçon triste, et João soupire pour nous rappeler que c’est lui le garçon triste. Il est triste parce qu’il ne sait pas comment lui dire qu’il l’aime. Il lui donnerait volontiers son cœur, mais tous les jours quand elle marche vers la plage elle regarde droit devant elle et ne le voit pas. Il lui sourit, mais elle ne voit pas. Pourquoi ne le voit-elle pas ? L’histoire ne le dit pas.

Astrud chante par hasard. Elle était juste venue pour accompagner son mari (qu’elle va bientôt quitter pour Stan Getz, mais c’est pas le sujet). Son tout premier enregistrement devient le disque de jazz le plus vendu au monde, mais aussi un succès populaire étourissant. En 1965, l’album Getz/Gilberto reçoit le Grammy Award du meilleur Album . « The girl from Ipanema » reçoit la même année le prix du Disque de l’année (Record of the Year).

Le garçon décrit dans la chanson pourrait être n’importe quel amoureux transi, mais la fille, elle, n’est pas n’importe quelle fille. C’est Heloisa Pinheiro, dite Helô, une « it girl » de l’époque, elle est grande (1,73m), elle est jeune (17 ans), elle est bronzée et elle fait tourner les têtes. Son identité fut révélée dans une interview de Vinicius de Moraes quelques mois après la sortie du disque.  Vinicius, un dragueur invétéré la demande même en mariage. Elle refuse poliment, elle est déjà fiancée. En 50 ans la gamine d’Ipanema est devenue muse éternelle. Elle a aussi été mannequin, animatrice télé et créatrice de mode. Devine comment s’appelle sa marque de vêtements de plage ? A 70 ans passés, elle reste une icône de la ville et se fait arrêter dans la rue à chaque fois qu’elle sort. Elle a même porté la flamme olympique  jusqu’à la plage d’Ipanema lors des J.O. de Rio de 2016. Pendant la cérémonie d’ouverture des J.O. d’ailleurs, Daniel Jobim, petit fils de Tom Jobim, a repris  la chanson au piano pendant que Gisele Bündchen, autre garota brésilienne bien connue traversait le stade olympique en ondulant.

Helô Pinheiro, Muse éternelle.

 

« The Girl From Ipanema » a été reprise plus de 600 fois, deuxième chanson la plus reprise au monde après « yesterday » des Beatles. Comble du succès,  elle est devenue le number one hit des musiques d’ascenseur.

En 2005, « The Girl From Ipanema » a intégré le classement des 50 grandes œuvres musicales de l’humanité de la Bibliothèque du Congrès national nord américain.

Il y a des choses qui rendent le monde plus beau, « The Girl From Ipanema » en est une.

 

*nom porté par les habitants de Rio de Janeiro.

** Henri Salvador, Dans mon île – 1958

 

*** Paroles de la chanson de  » Samba Saravah » de Pierre Barouh

****Desafinado – João Gilberto

Se você disser que eu desafino amor / Si tu dis que je change faux
Saiba que isso em mim provoca imensa dor / Sache que cela provoque en moi une immense douleur
São privilegiados têm ouvido igual ao seu / Tu es privilégié d’avoir une oreille aussi fine
Eu possuo apenas o que Deus me deu / Moi je ne possède que ce que Dieu m’a donné
Se você insiste em classificar / si tu insistes pour définir
Meu comportamento de anti-musical / mon comportement d’anti musical
Eu mesmo mentindo devo argumentar / Même si je mens, je dois argumenter
Que isto bossa-nova, isto muito natural / que c’est de la bossa nova et que c’est très naturel
O que você no sabe nem sequer pressente / ce que tu ignores et que tu ne pressens même pas
Que os desafinados tambêm têm um coração / c’est que ceux qui chantent faux ont aussi un cœur
Fotografei você na minha Roleiflex / J’ai pris une photo de toi avec mon Roleiflex
Revelou-se a sua enorme ingratido / elle a révélé ton énorme ingratitude
Só no poder falar assim do meu amor / tu ne peux pas parler comme ça de mon amour
Este o maior que você pode encontrar / c’est le plus grand amour que tu trouveras jamais
Você com sua musica esqueceu o principal / toi, avec ta musique tu as oublié le plus important
Que no peito dos desafinados / que dans le cœur de ceux qui chantent faux
No fundo do peito bate calado / au plus profond du cœur bat doucement
Que no peito dos desafinados / que dans le cœur de ceux qui chantent faux
Tambêm bate um coração / aussi bat un cœur.
*****
Olha que coisa mais linda / Regarde cette chose si jolie
Mais cheia de graça / si pleine de grâce
É ela a menina que vem e que passa / c’est elle la fille qui va et qui passe
Num doce balanço a caminho do mar / en ondulant doucement sur le chemin de la plage
Moça do corpo dourado do sol de Ipanema / Jeune fille au corps bronzé par le soleil d’Ipanema
O seu balançado é mais que um poema / Son déhanché est plus qu’un poème
É a coisa mais linda que eu já vi passar / c’est la plus belle chose que j’ai jamais vue passer
Ah, por que estou tão sózinho? / ah pourquoi suis-je si seul ?
Ah, por que tudo é tão triste? / Ah pourquoi tout est si triste ?
Ah, a beleza que existe / La beauté qui existe
A beleza que não é só minha / La beauté qui n’est pas qu’à moi
Que também passa sozinha / qui passe aussi seule
Ah, se ela soubesse / Ah si elle savait
Que quando ela passa / que quand elle passe
O mundo sorrindo se enche de graça / le monde sourit et s’emplit de grâce
E fica mais lindo por causa do amor / Et devient plus beau grâce à l’amour
Tall and tan and young and lovely / Grande et bronzée et jeune et jolie
The girl from Ipanema goes walking / La fille d’Ipanema marche
And when she passes / Et quand elle passe
Each one she passes goes « ah! » / tous ceux qu’elle croise font « Ah! »
When she walks she’s like a samba that / Quand elle marche c’est comme une samba
Swings so cool and sways so gently / Qui swingue doucement et tranquillement
That when she passes / Quand elle passe
Each one she passes goes « ah! » / tous ceux qu’elle croise font « ah! »
Oh, but he watches her so sadly / oh mais lui la regarde tristement
How can he tell her he loves her? / comment peut il lui dire qu’il l’aime
Yes, he would give his heart gladly / oui, il donnerait volontiers son cœur
But each day when she walks to the sea / mais chaque jour quand elle marche vers la plage
She looks straight ahead not at him / elle regarde droit devant elle et ne le voit pasTall and tan and young and lovely / grande et bronzée et jeune et jolie
The girl from Ipanema goes walking / la fille d’ipanema marche
And when she passes he smiles / et quand elle passe il sourit
But she doesn’t see / mais elle ne le voit pas

Reprise d’Amy Winehouse

Reprise d’Ella Fitzgerald – The girl devient the boy.

Frank Sinatra la clope à la main, accompagné par Tom Jobim.

 

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Quand la ville parle.

Si tu vas à Rio, c’est bien connu, n’oublie pas de monter là haut.

Mais si tu vas à São Paulo, c’est moins connu, n’oublie pas de regarder là haut.

Tu y verras l’expression d’une ville fascinante : les pixos (prononcé Picho).

        

Source : Pixação: São Paulo Signature, François Chastanet

São Paulo est une ville titanesque, la plus grande d’Amérique latine et une des 5 plus peuplées du monde. 20 millions de personnes y vivent plus ou moins bien car comme dans toute mégalopole qui se respecte les plus grandes richesses côtoient la plus grande misère. São Paulo est une ville belle et dangereuse, ultra dynamique et désœuvrée, forêt de béton et d’arbres exubérants, São Paulo vibre et palpite et São Paulo parle.

C’est ce langage qui a retenu ton attention. Au premier regard tu as pensé que des sauvageons avaient salement taggé les immeubles et au deuxième tu t’es dit qu’il y avait une harmonie dans tous ces tags, une unité, comme s’ils se répondaient d’un immeuble à l’autre. Tu as vu ce qui ressemble à des lettres étranges qui occupent toute la surface disponible et visible d’un immeuble. Ce sont les pixos.

Les pixos sont des tags nés à São Paulo, ils sont l’identité de la ville,  la fierté de sa sous culture. D’ailleurs pixo (avec un x) vient de Pichação, qui littéralement signifie tag, (en anglais, étiquette) inscription réalisée à la va vite sur un mur, avec de la peinture difficilement effaçable.  Le pixo, avec un x, est le tag de São Paulo. Il s’est aujourd’hui répandu dans d’autres grands centres urbains du Brésil, comme Rio de Janeiro ou Belo Horizonte.

 

source: ardepixo.com.br

Le mouvement est né dans les années 80. Après les messages de contestation politique qui envahissaient les murs pendant les années de la dictature, sont apparues  sur les façades des immeubles des lettres étranges. Inspirées des lettres runiques et gothiques, lettres antiques des peuples barbares du nord de l’Europe  elles étaient utilisées à l’époque par les groupes de Hard Rock, d’autres barbares : KISS et Iron Maiden par exemple.  Tu n’associes pas forcément le Brésil au Hard Rock mais tu as tort, souviens-toi du succès international du groupe Sepultura !

Comme l’univers musical qui l’inspire, le langage du pixo est  binaire : une seule couleur, noir, blanc ou rouge, et des signatures, comme des logos. Contrairement aux tags de contestation politique qui véhiculent un message, le pixo est une expression artistique pure. Il est la signature du pixador qui met beaucoup de cœur dans le processus de création de son identité visuelle.

Exemple de pixosSource : Pixação: São Paulo Signature, François Chastanet

Ce n’est pas tant la signification qui importe mais bien plus le tracé et le mouvement qui sont essentiels.  Rien n’est improvisé, la façade est considérée comme une feuille blanche à l’échelle de la ville. L’interlettrage est rigoureux, le but est d’occuper l’espace au maximum quel que soit le nombre de lettres à caser. Individuellement c’est sans intérêt, c’est dans l’immensité de la ville qu’il faut regarder. Les pixos suivent les lignes verticales de la ville comme si São Paulo était un cahier de calligraphie et à l’époque du tout clavier, des lettres tracées à la main sont les derniers vestiges de cet art ancestral.

photo:  Choque, Revista Piaui.

La performance compte autant que la signature. Il y a une hiérarchie dans le pixo : Le pixo « de sol », celui « de fenêtre » et celui du « pic » ou « escalade », le plus périlleux. Parfois la bombe est tenue à bout de bras, parfois c’est un rouleau avec manche télescopique manipulé la tête en bas pendu par les pieds au toit d’un immeuble. Plus c’est haut et donc dangereux, plus c’est bon.  A l’adrénaline de l’escalade s’ajoute celle de l’interdit, car évidemment, c’est totalement illégal.

   « Rolê de chão », au sol, la plus ancienne technique du pixo. photo:  Choque, Revista Piaui.

« pes nas costas », pieds sur les épaules. photo:  Choque, Revista Piaui.

« janela de predio »  technique de la fenêtre. photo:  Choque, Revista Piaui.

« Topo de predio » sommet de l’immeuble. photo:  Choque, Revista Piaui.

Le pixo en tant que tel n’a donc aucune signification littérale mais il est le langage de tout un peuple, celui de la périphérie. Ce sont ceux qui n’ont rien, les habitants des favelas, relégués loin du centre urbain riche et dynamique,  qui revendiquent leur existence. Ils marquent le territoire, s’approprient l’espace, de préférence l’espace bourgeois du centre ville et les immeubles les plus visibles ou emblématiques. Le pixo est visuellement agressif et ne cache pas sa volonté de dégrader le paysage urbain. C’est un mouvement énervé, violent, dangereux mais aussi un mouvement de libération de la parole et de reconnaissance sociale. Le pixador fait partie d’un Crew, d’une équipe. Il a des frères et des sœurs, parce que oui, il y a des filles et ensemble ils accomplissent leur mission. Le pixo n’est pas une activité pour loup solitaire, mais plutôt pour meute solidaire. Il faut pouvoir compter sur ses potes pour faire des pyramides humaines et atteindre les sommets. Les pixadores se retrouvent régulièrement lors de grandes fêtes underground, animées par des éminences du hip hop brésilien telles que Mano Brown des Racionais MCs (le Hard Rock c’est has been même au Brésil) . Ce ne sont pas des enfants de cœur, bien sûr, mais en plus de la maconha (herbe locale), ils font tourner des feuilles A4 avec leurs signatures qui sont précieusement archivées dans des classeurs. Ces feuilles sont des documents historiques,  la preuve de l’existence du pixo qui par définition est voué à disparaitre du mur.

Invitation à une fête de pixadores.

Le pixador Djan montre son classeur.

preciosa

Preciosa, pixadora, en pleine action.

Dans ces grands rassemblements on évoque les anciens des années 90, les héros. Entre autres, #DI# (le # est d’époque, comme quoi #DI# était un précurseur). Il est mort maintenant (tué par balle en 1997 dans les chiottes d’une boite de nuit) mais il laissé son empreinte pour la postérité en écrivant son nom sur un des bâtiments les plus emblématiques de la ville: « le Conjunto Nacional » sur la très centrale et très passante Avenida Paulista. En 2016, une galerie huppée de la ville lui a consacré une exposition. Évidemment il s’agit de photos, les pixos sont indissociables des murs sur lesquels ils sont griffés. D’ailleurs quand certains pixadores collaborent avec de grands marques pour vendre des t-shirts ils font attention à bien différencier une activité commerciale (il faut bien bouffer) d’une activité artistique et ne manquent pas de souligner que lorsque le pixo n’est pas sur le mur il perd immédiatement son statut de pixo.

Coupure de journal de l’époque. Pour la petite histoire, c’est #DI# lui même qui avait téléphoné au journal se faisant passer pour un voisin indigné.

João Doria, récemment élu préfet de la ville est en croisade contre les pixadores. C’est bien plus facile de repeindre un mur que d’améliorer le système d’éducation ou de santé, et en plus ça se voit. D’abord il a classifié les pixadores en deux catégories : les graffeurs qui font de l’art, et les pixadores qui ne sont que des vandales.  Les premiers ont le droit d’exercer leur art dans certaines rues attitrées, les seconds sont pourchassés dans relâche.  Les pixadores ricanent :  rien ne les excite plus que l’interdit et en plus ils sont maintenant porteurs du message de toute une ville, voire de tout un pays : dehors les politiciens corrompus ! Le pixo évolue, ou plutôt renoue avec ses racines : des messages lisibles de contestation politique sont désormais juxtaposés au pixo.

 

Source : Vaidepe.com.br

Aux États Unis et en Europe, le tag disparaît et le Graph ressurgit dans des galeries d’art spécialisées, mais à São Paulo, le pixo a encore de beaux jours devant lui.

São Paulo, capital da pixação. Promenade à bord d’un drone dans les rues de São Paulo réalisée par le collectif Ardepixo.

Maintenant, Art ou Vandalisme ? C’est à toi de voir. Tu peux réfléchir à la question en regardant le clip de Racionais Mcs (avec une spéciale dédicace à la jolie vendeuse minute 6:02).

 

Sources :

Pixação: São Paulo Signature, françois Chastanet, XGpress

The Guardian : Pixação : The story behind São Paulo angry alternative to Graffiti

PIXO, Documentaire de 2010 de João Wainer et Roberto T. Oliveira

www.ardepixo.com.br Collectif visant à promouvoir la connaissance du pixo

Braquer la Banque.

Dans un pays où les hommes politiques passent leur temps à piquer du pognon plus ou moins discrètement, c’est rafraichissant d’apprendre que les bandits de grands chemins, les vrais, ceux qui creusent des tunnels  et braquent des banques existent toujours.

La semaine dernière la Police Fedérale a découvert un tunnel de 500 m qui relie une maison dans un quartier résidentiel tranquille du sud de São Paulo à la salle des coffres d’une succursale du banco do Brasil. Les bandits n’ont pas eu le temps de piller la banque, ils se sont fait choper avant, mais on applaudit l’effort.

La construction du tunnel a couté 4 millions de réais et maintenant c’est le Banco do Brasil qui doit raquer pour le reboucher.

En revanche, il y en a d’autres qui trop contents d’avoir réussi leur coup ont diffusé sur les réseaux sociaux le film du braquage.  On y aperçoit deux gars masqués, un peinard assis sur une chaise, et un autre en train de vider le coffre. Celui qui filme est pété de rire et l’ambiance est super détendue.

D’après la police, ce serait le braquage d’une banque privée, mais difficile de savoir où, apparemment il y a un braquage de banque toutes les 5 heures au Brésil et d’après, Fernando, le serveur du café à qui je viens de faire écouter l’extrait et expert auto-proclamé en accents régionaux  ça se passerait dans le « nordeste ». Mais, je ne sais pas si on peut vraiment lui faire confiance, tous les brésiliens nés au sud de Rio sont persuadés que tous ceux qui sont nés au nord sont des faignants et des voleurs.

Mais on n’est pas là pour débattre sur les inégalités régionales du brésil.

Laisse moi te faire un petit résumé des images que tu vas voir.  Par respect pour tes oreilles délicates j’ai remplacé les grossièretés par des bips.

Temer, fils de bip, y’a pas que toi qui vole. Vas y, mate gros ! (gros plan sur le sac à dos plein de billets).

Geddel, mouahahahahaha, tu vas pleurer ta race, tellement on est plus forts que toi. (pour mémoire, la police a trouvé le mois dernier plus de 50 millions de réais en petites coupures dans l’appartement de Geddel Vieira Lima, ex-ministre).

gros plan sur la montre, 4h15 du matin : mouahaha, bipbipbip, regarde l’heure, on bosse dans le bâtiment, nous (référence au secteur du bâtiment pourri de partout)

biiipppp, vas y frère, tasse le pognon, faut que ça rentre (apparemment les bandits ont vu un peu juste pour les sacs à dos)

bipbipbiobip, c’était beaucoup de travail mais Dieu nous a récompensé. (la religion est très présente dans la société brésilienne).

L’histoire ne dit pas si les mecs se sont fait choper.

 

 

Rira bien qui rira le dernier.

En mai dernier, Joesley et Wesley Batista, frères jumeaux (nés en 1972) aux commandes de l’ogre brésilien de l’agro-alimentaire JBS et soupçonnés de divers méfaits,  livraient à la justice des enregistrements accusant directement  le président en Exercice Michel Temer de corruption. Ils tenaient le pays par les couilles et se sentaient invincibles.

Ils sont aujourd’hui tous les deux en prison. Wesley pour délit d’initiés et Joesley pour violation de « l’accord de délation »*.

Comme toujours, la télénovela  nous surprend et nous tourneboule. Nossa* ! Mais que s’est il passé ?

Tout commence au début des années 60, quand José Batista Sobrinho, le père donc, quitte Anápolis, une ville de la province de Goiás dans l’intérieur du Brésil où il possède une modeste boucherie, pour s’installer à Brasilia alors en construction. Il négocie un contrat avec le gouvernement pour fournir de la viande aux entreprises de travaux publics en pleine activité. Son business est florissant.

La famille Batista pas encore au complet à Brasilia au début des années 60. José, a.k.a.  zé et son épouse, dona Flora auront 6 enfants.

Pendant 30 ans l’entreprise grandit gentiment en rachetant la plupart de ses concurrents. Dans les années 2000 la croissance devient exponentielle, son chiffre d’affaires est multiplié par 30 et en 2014 le groupe,  alors dirigé par Joesley et Wesley, devient le plus gros producteur et transformateur de viande du MONDE et le numéro 2 mondial de l’industrie agro-alimentaire derrière Nestlé (les Suisses sont quand même toujours les plus forts). Le groupe JBS et toutes ses marques, dont Friboi, est l’un des fleurons de l’industrie brésilienne au même titre que Petrobras (pétrole- déjà impliqué dans le lava jato*) et Odebrecht (construction – déjà impliqué dans le lava jato* aussi) pendant la grande époque de Lula. JBS est aussi propriétaire des tongs Havaianas, je sais ça n’a rien à voir avec la viande, mais c’est marrant.

 

l’usine de bidoche et le sourire du mec, tout ce qu’il faut pour devenir végétarien

Cette croissance indécente est largement financée par la Banque nationale du développement économique et social (BNDES), puissant bras financier du gouvernement qui verse au groupe plus de 8 milliards de reais.

JBS devient par la même occasion un généreux donateur pour le financement des campagnes électorales. En 2014 l’entreprise verse près de 400 millions de Réais à des candidats de pas moins de 16 partis politiques. Parmi eux on trouve l’ex-présidente Dilma Rousseff, 12 sénateurs, 18 gouverneurs et 190 députés.

Les deux frères vivent grand train entourés de leurs amis puissants. En 2012, Joesley célèbre son mariage avec une jolie présentatrice TV lors d’une fiesta à tout péter :  plus de 50 000 orchidées,  1000 invités, dont Michel Temer et Guido Mantega, ex-ministre des finances,  show d’une super star brésilienne et lancé de sac Chanel à la place du bouquet  (c’est beaucoup plus utile pour celle qui le reçoit) et puis le pognon c’est mieux quand ça se voit.

Mariage Chanel (la robe aussi) et orchidées

Joesley et Michel Temer

Joesley et Sean Penn (why not?)

Yacht de Joesley, Why Not, justement.

 

C’est en 2016 que le nom des Batista apparaît pour la première fois dans les enquêtes liées au Lava Jato*. Tous ces milliards reçus de la banque nationale turlupinent la police et la justice fédérale. Début 2017, le scandale de la viande avariée éclabousse le groupe JBS. Trop c’est trop.  Les frères Batista sont mis en examen.

Comme tous les autres, acculés, ils commencent à causer pour essayer de sauver leur peau en négociant une remise de peine. C’est dans le cadre de cette négo qu’ils balancent une bombe : un enregistrement de Michel Temer, le président himself, en pleine tentative de corruption. Trahison.

Les jumeaux Batista kings of the world

S’en suit une crise politique tonitruante qui place Michel Temer sur la sellette et fait s’effondrer la monnaie nationale.

Mais devine qui avait anticipé la chute du Real ?

Wesley Batista est  aujourd’hui accusé de délit d’initiés. Il a utilisé une information privilégiée (la divulgation des  enregistrements) pour s’enrichir (en vendant plein de Reais la vieille de la chute de la monnaie). Joesley lui est détenu pour violation de l’accord de délation.

Et comment le sait-on ?

Dans le cadre de leur mise en examen ils devaient fournir des preuves pour valider la remise de peine accordée par le procureur de la République. Ils ont livré plus de 4 heures de conversations enregistrées. Dans les enregistrements il y a, dans l’ordre : les manigances de Wesley pour la vente de reais en mai (délit d’initié), les manigances de Joesley pour faire obstruction à la justice en impliquant des membres de la justice fédérale et même du tibunal féréral suprême et les élucubrations de Joesley (encore) sur son goût pour les femmes mûres dans des relations extra-conjugales.

Résultat, les frérots croupissent dans une cellule aussi pourrie qu’eux, leur accord de remise de peine a été invalidé et  la femme de Joesley s’est barrée.

Joesley inquiet

Wesley inquiet aussi

Est ce qu’ils ont oublié d’écouter leurs propres enregistrements avant de les livrer à la justice ? Sont-ils aussi débiles qu’on pourrait le penser ? Ou au contraire ont-ils un plan secret pour devenir les rois du monde ?

L’avenir nous le dira.

Quant à Michel Temer, il est toujours président, note que ça ne va peut être pas durer mais ce ne seront pas les frères bouchers qui l’auront ébranlé. Malgré les preuves accablantes les parlementaires ont voté contre la tenue d’un procès.  Les voies de la politique brésiliennes sont impénétrables.

Alors, alors… c’est qui le prochain qui va essayer de me dégommer? viens, viens, je t’attends…

JBS, dont le cours des actions s’effondre gentiment,  se retrouve sans chef et appelle papa Batista, 84 ans, à la rescousse. Entre croulants, ils devraient s’entendre.

*Nossa, littéralement :  Notre. En général employé avec Senhora, Notre Dame, et s’utilise pour exagérer une exclamation. On appuie bien sur le NOOOOOSSA. ça pourrait se traduire par  par « Putain ! » dans « Putain ! Mais que s’est il passé ? ». Les français sont beaucoup plus grossiers que les brésiliens. Enfin, surtout moi.

*Lava Jato, je t’ai déjà expliqué 1000 fois ce que c’était, mais si t’as oublié tu peux retourner là : Calamar, paix et amour.

Plus c’est gros, plus c’est gros.

Quatre ans que la Police Fédérale Brésilienne creuse, inlassablement. Quatre ans qu’elle envoie les bandits-hommes-politiques, ou les bandits-chefs-de-méga-entreprises  derrière les barreaux. Quatre ans qu’elle recueille les témoignages de bandits qui balancent leurs copains bandits. Et tous les jours on découvre un nouveau bandit. Le dernier bandit en date avait caché un trésor, que la Police Fédérale, à force de creuser, a fini par trouver: le « Tesouro Perdido » (nom que la police a donné à l’opération – Trésor perdu), apparemment pas perdu pour tout le monde.

Un trésor de 51 millions de reais (plus ou moins 15 millions d’euros), enfoui dans l’appartement d’un ex-ministre. Tu vois ce que ça fait déjà 1 million ? Là c’est 51 millions en petites coupures qu’il a fallu compter, billet par billet (le plus gros billet de réais est de 100). C’est une entreprise spécialisée dans le comptage de billets qui s’en est chargé. ça leur a pris 3 jours.

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Qui est cet ex-ministre qui planquait les biffetons dans des sacs de sport ? D’où vient l’argent ? Qui l’a balancé ?

L’ex ministre c’est lui :

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Geddel Vieira Lima, 58 ans, originaire de l’Etat de Bahia.

Il commence sa carrière politique en 1991 en tant que député de l’état de Bahia et chef du PMDB (Partido do Movimento Democratico do Brasil – centre droit, actuel parti au pouvoir).  Il sera réélu député 5 fois.

En 2003, Lula da Silva, le défenseur des classes populaires est élu Président du Brésil et Geddel se place immédiatement dans l’opposition. Il est réputé pour sa grande gueule qu’il n’hésite pas à ouvrir.

En 2008 Lula est réélu. Geddel retourne spectaculairement sa veste et se retrouve  Ministre de l’Intégration Nationale (intégration des projets de développement régionaux dans le cadre de la politique nationale, pas mal de projets de travaux publics).

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« regarde mon ami tout le pognon qu’on va se faire »

En 2011, il est nommé par Dilma Rousseff  Vice-président de la banque publique « Caixa Economica Federal ». C’est lui qui décide de l’attribution des lignes de crédit pour le financement d’entreprises.

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« Youpi, je vais braquer la banque »

En 2015, Dilma est poussée vers la porte par un processus d’impeachement. Geddel, pas avare de trahisons, crie haut et fort qu’il faut mettre les bandits dehors et que franchement ça commence à bien faire de se faire voler par la classe politique. Non mais !

(Si t’es pas fluent je te résume, Geddel est dans la rue comme tout le monde pour combattre la corruption et les pourris qui dirigent le pays impunément )

Michel Temer, le nouveau Président, nomme Geddel « Ministro-chefe da Secretaria de Governo », je ne sais pas quel est l’équivalent en français. Sa mission est de coordonner les relations du Président avec le congrès et les partis politiques et la gestion des crises institutionnelles.

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Geddel et Temer en pleine lune de miel.

En novembre 2016, Temer encourage Geddel à  quitter le gouvernement à cause d’un  scandale immobilier. Il a acheté un appartement sur plan dans un immeuble de 30 étages qui devait pousser en plein cœur du quartier historique de Salvador.  Or la construction de l’immeuble est bloquée par la commission de défense du patrimoine culturel. Ni une, ni deux, Geddel essaye de tordre le bras de Marcelo Calero, Ministre de la culture et responsable de la commission en question. Marcelo Calero ne se laisse pas faire et démissionne du gouvernement tout en dénonçant les manigances de son collègue ministre. L’histoire commence à faire un peu trop de bruit surtout au début du mandat de Temer qui a promis juré de faire le ménage. Temer écarte un Geddel trop encombrant.

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Le projet immobilier –  La Vue.

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Geddel à marcelo Calero : « Tu vas approuver le projet ou sinon t’es viré »

geddel fait passer des messages à temer

Geddel à Temer : « Michel, le barbu commence à me courir, tu peux pas le virer ? »

Entre temps Eduardo Cunha (ex-président de la chambre des députés) est arrêté. Eduardo Cunha sait TOUT sur TOUT le monde.

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« je ne vais pas y aller tout seul les mecs, je coule mais vous coulez avec moi »

Geddel flippe et essaye d’user de son influence pour faire obstruction à la belle justice et faire taire les bavards. Mais la police veille et le place en  résidence surveillée début juillet.

C’est chez lui qu’il apprend que la Police Fedérale à force de creuser a trouvé un appartement meublé uniquement par des valises et des sacs de sport plein de biffetons. L’appartement, c’est le sien, acheté exclusivement pour planquer l’argent.

L’argent viendrait de backshish reçus en échange de l’allocation de prêts et l’ouverture de lignes de crédit par la banque publique de laquelle il était Vice-président.

Geddel est immédiatement envoyé en prison où il aurait déjà reçu de nombreuses menaces de viol. Hem. Chacun son tour comme dirait l’autre.

L’entourage du Président Temer est en alerte rouge depuis que Geddel a balancé à  Temer  qu’il ferait mieux de faire gaffe à son cul plutôt qu’à son image.

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Stay tuned !

 

 

Tudo Bem

Tu viens de passer un mois à te ronger les ongles jusqu’au sang en brûlant de connaître la suite de la trépidante vie politique du Brésil?

Franchement, c’était vraiment pas la peine de flinguer ta manucure. Il ne s’est rien passé. Rien. Tu peux te détendre, les bandits règnent toujours.

Début juillet, le Président en exercice, Michel Temer, je te le rappelle, était sur le point d’être jugé pour corruption passive (enregistrements AUDIO l’impliquant DIRECTEMENT). Tout ce qu’il fallait c’était que la majorité des deux tiers des parlementaires vote en faveur d’un jugement par le tribunal fédéral. Bon, les députés se sont dégonflés, ou ont négocié, ou avaient peur de couler avec le navire, ou avaient piscine, bref, il n’y a pas eu de majorité. Temer est toujours impliqué dans plusieurs cas de corruption mais peut rester Président.

Cool Raoul.

 

Michel Temer, toujours là.

Pendant ce temps là, Lula da Silva, l’Ex-président (et peut-être futur Président) a été condamné par l’incorruptible juge Sergio Moro à 9 ans et des brouettes de zonzon*. Évidemment il fait appel de la décision et reste libre pendant le temps du procès. Il  profite de sa liberté pour faire campagne pour les prochaines présidentielles.

Tranquille Emile.

ils vont devoir se préparer parce que je suis bien vivant et j’ai la Niaque!

Alors tu peux continuer à te ronger les ongles si tu veux, mais sans penser au Brésil, parce qu’ici, apparemment, tout le monde s’en fout. La preuve, la BIG news du mois d’août est le transfert de Neymar au PSG. Alors tu vois, Tudo Bem !

*Au Brésil les conditions de détention des prévenus dépendent de leur niveau d’études. Lula a quitté l’école à 14 ans. S’il devait être enfermé il se retrouverait avec les bandits de grand chemin dans des prisons surpeuplées et insalubres (contrairement à certains de ses copains, qui eux on fait des études et qui sont détenus dans des cellules individuelles avec tout le confort moderne). Pas étonnant qu’il n’ait pas très envie d’y aller.

 

C’est qui le patron ?

Ci-dessous Michel Temer il y a un peu plus d’un an. Content.

Il était alors vice président, sur le point de devenir Président. La Présidente Dilma Rousseff allait être destituée pour « mauvaise gestion ».

Ci-dessous, Michel Temer aujourd’hui. Inquiet.

Il est Président et sur le point d’être jugé pour corruption passive*.

C’est Rodrigo Janot, le procureur général de la République qui l’accuse, et accuser un Président en exercice pour un crime commis pendant son exercice, c’est pas de la gnognotte. La constitution avait quand même prévu le coup et tout un processus est organisé pour un tel cas. Donc, le procureur a présenté l’accusation au juge responsable de telles affaires au tribunal suprême. Ce dernier a jugé la plainte valide et suffisamment argumentée et l’a refilée au Président du parlement. Maintenant ce sont les 513 députés qui doivent s’exprimer. Si la majorité des deux tiers d’entre eux (342) votent pour la mise en examen, Michel Temer sera jugé par le Tribunal Suprême et écarté du pouvoir le temps du procès (180 jours). Rodrigo Maia, Président du Parlement, prendra le relais jusqu’à l’organisation de l’élection indirecte qui désignera celui ou celle qui ira jusqu’au bout du mandat. Les élections présidentielles, directes, sont prévues en octobre 2018.

Le Brésil pourrait donc connaître 4 présidents en deux ans :

Dilma Rousseff (virée en avril 2016 par impeachment),

Michel Temer (viré pour corruption, peut-être en juillet 2017),

Rodrigo Maia (viré parce qu’il ne sera pas élu par la chambre parce que d’ici là il sera sans doute en prison vu le nombre de procès dans lesquels il est impliqué, peut être en janvier 2018)

Monsieur  ou madame X, élu(e) par les membres du parlement pour aller jusqu’au bout du mandat et viré(e) naturellement même s’il (elle) n’est coupable de rien (permettons-nous d’en douter).

Ça ce sont les faits, bruts.

Mais toi, ce qui  t’intéresse, avoue le, ce sont les dessous croustillants de l’histoire expliqués par ceux qui savent et voilà ce qu’ils m’ont raconté :

Rappel : En 2014, un petit groupe d’irréductibles incorruptibles mené par le juge Sergio Moro, spécialiste du blanchiment d’argent et Rodrigo Janot, Procureur de la République, lance l’opération LAVA JATO (lavage express – du nom des stations de lavage de voitures) avec un concept super efficace:  la délation.  Au fil des arrestations ils découvrent la plus grande opération de détournement de fonds publics depuis que le monde est monde. Tous les partis politiques et toutes les méga entreprises brésiliennes sont impliqués de près ou de loin. Y’en a pas un pour sauver l’autre.

Le gros poisson, pense-t-on, c’est  l’ex-Président Lula da Silva impliqué dans plusieurs cas de trafic d’influence, d’enrichissement suspect, de blanchiment, de corruption, etc, etc. et surtout à la tête du pays pendant que tout le monde s’en mettait plein les poches.

Le mois dernier la justice commence à serrer  Lula d’un peu trop près. (j’en ai parlé dans le dernier article). Concomitamment, et comme par hasard, Joesley Batista, dirigeant du plus gros conglomérat agro-alimentaire brésilien, appelle le Procureur Janot pour livrer un enregistrement dans lequel on entend distinctement Temer essayer de corrompre. Pour la petite histoire, Joesley Batista et son frère Wesley sont super potes avec Lula et  ont transformé la simple boucherie paternelle en géant mondial de l’agro alimentaire pendant les mandats de Lula. De là à dire qu’ils doivent leur immense fortune à leur amitié avec Lula, il n’y a qu’un pas.

Lula aurait donc pu passer un coup de fil à son pote Joesley et lui dire, imaginons : « coco, balance la merde dans le ventilo ».

Mais pourquoi balancer Temer ?

Dans le fond, j’imagine que Lula se fout pas mal que Temer reste au pouvoir. Il fait plutôt un bon boulot de sabotage de l’opération Lava Jato. Dès qu’il a l’occasion d’affaiblir les incorruptibles il saute dessus. Je laisse les détails en bas de page pour ceux qui veulent passer en niveau 2. En plus Temer prend des décisions politiques et économiques hautement impopulaires mais pas forcément débiles pour sortir le pays de la crise économique.

Alors pourquoi ?

Jeter Temer en pâture permet à Lula, d’abord de se venger de la trahison de l’impeachment de Dilma, mais surtout de se débarrasser de l’attention des médias et de la rue pour préparer son come back peinard. Parce qu’il va se présenter aux Élections, n’en doute pas. Un institut de sondage annonçait en début de semaine que l’ex-président bénéficie de 30% d’intentions de vote. S’il est élu, Lula dirigera un pays sorti péniblement de la crise économique, grâce à des mesures impopulaires,  bénéficiera de l’immunité présidentielle et pourra  finir tranquillement de démanteler l’opération Lava Jato.

Alors ? C’est qui le Patron ?

Lula da Silva, Ex Président

 

ps : Toi aussi tu te demandes pourquoi les brésiliens ne sont pas tous dans la rue en train de brûler des pneus ? Et bien parce qu’ils sont complètement désabusés et préfèrent continuer à vivre leur vie en regardant la télénovéla plutôt que de mourir de honte en apprenant chaque jour les nouveaux méfaits « sem vergonha » de leurs dirigeants.

Niveau 2:

En janvier dernier, le juge du Tribunal Suprême responsable des questions liées à l’opération Lava Jato, Teori Zavascki est mort accidentellement dans le crash de son avion. Il avait la réputation d’être  sévère avec les corrompus. Temer, qui nomme les juges, a profité de l’occasion pour nommer un pote plus conciliant à sa place.

Rodrigo Janot, Procureur de la République, responsable de la mise en examen de Temer pour corruption passive est sur le point de finir son deuxième mandat, il ne peut pas se représenter. La procédure prévoit que les procureurs votent et présentent les trois premiers au Président de la République pour qu’il choisisse le prochain Procureur Général de la République. Bon. Les procureurs ont voté massivement pour un procureur à la réputation irréprochable et connu pour ses positions anti corruption radicales. Depuis que la république brésilienne existe, le Président confirme le choix du ministère de la justice, mais là non, manifestement, ça n’arrangeait pas Temer. Il a choisi celle qui est arrivée numéro deux dans les votes. On ne connaît pas vraiment ses positions, ni ses amitiés. Attendons de voir.

Pour finir, grâce à des manœuvres politiques plus ou moins subtiles, Le juge Moro va être destitué d’une grosse partie des dossiers du lava Jato.  Jusqu’à présent, tous les dossiers concernant l’affaire  échouaient sur son bureau, quelle que soit leur origine géographique. D’ici peu, il ne pourra se saisir que des dossiers relevant de sa juridiction (le sud du brésil). Les autres dossiers incomberont aux juges compétents géographiquement. Peut on leur faire confiance ?

* La corruption passive concerne celui qui se laisse corrompre, contrairement à la corruption active qui concerne celui qui essaye de corrompre. Rodrigo Janot, le Procureur, accuse le Président d’avoir accepté de la part de Joesley Batista un pot de vin  de 500 000 Reais (à peu pres 140 000 euros). L’histoire ne dit pas ce que Joesley voulait acheter avec ce pognon. Si tu suis bien, Joesley devrait donc lui être accusé de corruption active, sauf qu’il vit aux Etats Unis et a super bien négocié sa remise de peine en échange des enregistrements compromettant Temer.